LE MASQUE DE LA MORT ROUGE, par Edgar ALLAN POE

Lidia Ramirez | Download | HTML Embed
  • Apr 21, 2006
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1 LE MASQUE DE LA MORT ROUGE, par Edgar ALLAN POE Traduction de Charles BAUDELAIRE La Mort Rouge avait pendant longtemps dpeupl la contre. Jamais peste ne fut si fatale, si horrible. Son avatar, c'tait le sang, la rougeur et la hideur du sang. C'taient des douleurs aigus, un vertige soudain, et puis un suintement abondant par les pores, et la dissolution de l'tre. Des taches pourpres sur le corps, et spcialement sur le visage de la victime, la mettaient au ban de l'humanit, et lui fermaient tout secours et toute sympathie. L'invasion, le rsultat de la maladie, tout cela tait l'affaire d'une demi-heure. Mais le prince Prospero tait heureux, et intrpide, et sagace. Quand ses domaines furent moiti dpeupls, il convoqua un millier d'amis vigoureux et allgres de coeur, choisis parmi les chevaliers et les dames de sa cour, et se fit avec eux une retraite profonde dans une de ses abbayes fortifies. C'tait un vaste et magnifique btiment, une cration du prince, d'un got excentrique et cependant grandiose. Un mur pais et haut lui faisait une ceinture. Ce mur avait des portes de fer. Les courtisans, une fois entrs, se servirent de fourneaux et de solides marteaux pour souder les verrous. Ils rsolurent de se barricader contre les impulsions soudaines du dsespoir extrieur et de fermer toute issue aux frnsies du dedans. L'abbaye fut largement approvisionne. Grce ces prcautions, les courtisans pouvaient jeter le dfi la contagion. Le monde extrieur s'arrangerait comme il pourrait. En attendant, c'tait folie de s'affliger ou de penser. Le prince avait pourvu tous le moyens de plaisir. Il y avait des bouffons, il y avait des improvisateurs, des danseurs, des musiciens, il y avait le beau sous toutes ses formes, il y avait le vin. En dedans, il y avait toutes ces belles choses et la scurit. Au- dehors, la Mort Rouge. Ce fut vers la fin du cinquime ou sixime mois de sa retraite, et pendant que le flau svissait au-dehors avec le plus de rage, que le prince Prospero gratifia ses mille amis d'un bal masqu de la plus insolite magnificence. Tableau voluptueux que cette mascarade! Mais d'abord laissez-moi vous dcrire les salles o elle eut lieu. Il y en avait sept, une enfilade impriale. Dans beaucoup de palais, ces sries de salons forment de longues perspectives en ligne droite, quand les battants des portes sont rabattus sur les murs de chaque ct, de sorte que le regard s'enfonce jusqu'au bout sans obstacle. Ici, le cas tait fort diffrent, comme on pouvait s'y attendre de la part du duc et de son got trs vif pour le bizarre. Les salles taient si irrgulirement disposes que l'oeil n'en pouvait gure embrasser plus d'une la fois. Au bout d'un espace de vingt trente yards il y avait un brusque dtour, et chaque coude un nouvel aspect. A droite et gauche, au milieu de chaque mur, une haute et troite fentre gothique donnait sur un corridor ferm qui suivait les sinuosits de l'appartement. Chaque fentre tait faite de verres colors en harmonie avec le ton dominant dans les dcorations de la salle sur laquelle elle s'ouvrait. Celle qui occupait l'extrmit orientale, par exemple, tait tendue de bleu, et les fentres taient d'un bleu profond. La seconde pice tait orne et tendue de pourpre, et les carreaux taient pourpres. La troisime, entirement verte, et vertes les fentres. La quatrime, dcore

2 d'orange, tait claire par une fentre orange, la cinquime, blanche, la sixime, violette. La septime salle tait rigoureusement ensevelie de tentures de velours noir qui revtaient tout le plafond et les murs, et retombaient en lourdes nappes sur un tapis de mme toffe et de mme couleur. Mais, dans cette chambre seulement, la couleur des fentres ne correspondait pas la dcoration. Les carreaux taient carlates, d'une couleur intense de sang. Or, dans aucune des sept salles, travers les ornements d'or parpills profusion et l ou suspendus aux lambris, on ne voyait de lampe ni de candlabre. Ni lampes, ni bougies; aucune lumire de cette sorte dans cette longue suite de pices. Mais, dans les corridors qui leur servaient de ceinture, juste en face de chaque fentre, se dressait un norme trpied, avec un brasier clatant, qui projetait ses rayons travers les carreaux de couleur et illuminait la salle d'une manire blouissante. Ainsi se produisait une multitude d'aspects chatoyants et fantastiques. Mais dans la chambre de l'ouest, la chambre noire, la lumire du brasier qui ruisselait sur les tentures noires travers les carreaux sanglants tait pouvantablement sinistre, et donnait aux physionomies des imprudents qui y entraient un aspect tellement trange, que bien peu de danseurs se sentaient le courage de mettre les pieds dans son enceinte magique. C'tait aussi dans cette salle que s'levait, contre le mur de l'ouest, une gigantesque horloge d'bne. Son pendule se balanait avec un tic-tac sourd, lourd, monotone; et quand l'aiguille des minutes avait fait le circuit du cadran et que l'heure allait sonner, il s'levait des poumons d'airain de la machine un son clair, clatant, profond et excessivement musical, mais d'une note si particulire et d'une nergie telle, que d'heure en heure, les musiciens de l'orchestre taient contraints d'interrompre un instant leurs accords pour couter la musique de l'heure; les valseurs alors cessaient forcment leurs volutions; un trouble momentan courait dans toute la joyeuse compagnie; et, tat que vibrait le carillon, on remarquait que les plus fous devenaient ples, et que les plus gs et les plus rassis passaient leurs mains sur leurs fronts, comme dans une mditation ou une rverie dlirante. Mais quand l'cho s'tait tout fait vanoui, une lgre hilarit circulait, par toute l'assemble; les musiciens s'entre-regardaient et souriaient de leurs nerfs et de leur folie, et se juraient tout bas, les uns aux autres, que la prochaine sonnerie ne produirait pas en eux la mme motion; et puis, aprs la fuite des soixante minutes qui comprennent les trois mille six cents secondes de l'heure disparue, arrivait une nouvelle sonnerie de la fatale horloge, et c'taient le mme trouble, le mme frisson, les mmes rveries. Mais en dpit de tout cela, c'tait une joyeuse et magnifique orgie. Le got du duc tait tout particulier. Il avait un oeil sr l'endroit des couleurs et des effets. Il mprisait le dcorum de la mode. Ses plans taient tmraires et sauvages et ses conceptions brillaient d'une splendeur barbare. Il y a des gens qui l'auraient jug fou. Ses courtisans sentaient bien qu'il ne l'tait pas. Mais il fallait l'entendre, le voir, le toucher, pour tre sr qu'il ne l'tait pas. Il avait, l'occasion de cette grande fte, prsid en grande partie la dcoration mobilire des sept salons, et c'tait son got personnel qui avait command le style des travestissements. A coup sr, c'taient des conceptions grotesques. C'tait blouissant, tincelant; il y avait du piquant et du fantastique, beaucoup de ce qu'on a vu depuis dans Hernani. Il y avait des figures vraiment grotesques, absurdement quipes, incongrment bties; des fantaisies monstrueuses comme la folie; il y avait du beau, du

3 licencieux, du bizarre en quantit, tant soit peu de terrible, et du dgotant foison. Bref, c'tait comme une multitude de rves qui se pavanaient et l dans les sept salons. Et ces rves se contorsionnaient en tous sens, prenant la couleur des chambres, et l'on et dit qu'ils excutaient la musique avec leurs pieds, et que les airs tranges de l'orchestre taient l'cho de leur pas. Et de temps en temps on entend sonner l'horloge d'bne dans la salle de velours. Et alors, pour un moment, tout s'arrte, tout se tait, except la voix de l'horloge. Les rves sont glacs, paralyss dans leurs postures. Mais les chos de la sonnerie s'vanouissent, ils n'ont dur qu'un instant, et peine ont-ils fui, qu'une hilarit lgre et mal contenue circule partout. Et la musique s'enfle de nouveau, et les rves revivent, et ils se tordent et l plus joyeusement que jamais, refltant la couleur des fentres travers lesquelles ruisselle le rayonnement des trpieds. Mais dans la chambre qui est l-bas tout l'ouest aucun masque n'ose maintenant s'aventurer; car la nuit avance, et une lumire plus rouge afflue travers les carreaux couleur de sang, et la noirceur des draperies funbres est effrayante; et l'tourdi qui met le pied sur le tapis funbre l'horloge d'bne envoie un carillon plus lourd, plus solennellement nergique que celui qui frappe les oreilles des masques tourbillonnant dans l'insouciance lointaine des autres salles. Quant ces pices-l, elles fourmillent de monde, et le coeur de la vie y battait fivreusement. Et la tte tourbillonnait toujours, lorsque s'leva enfin le son de minuit de l'horloge. Alors, comme je l'ai dit, la musique s'arrta; le tournoiement des valseurs fut suspendu; il se fit partout, comme nagure, une anxieuse immobilit. Mais le timbre de l'horloge avait cette fois douze coups sonner; aussi il se peut bien que plus de pense se soit glisse dans les mditations de ceux qui pensaient parmi cette foule festoyante. Et ce fut peut-tre aussi pour cela que plusieurs personnes parmi cette foule, avant que les derniers chos du dernier coup fussent noys dans le silence, avaient eu le temps de s'apercevoir de la prsence d'un masque qui jusque-l n'avait aucunement attir l'attention. Et, la nouvelle de cette intrusion s'tant rpandue en un chuchotement la ronde, il s'leva de toute l'assemble un bourdonnement, puis, finalement de terreur, d'horreur et de dgot. Dans une runion de fantmes telle que je l'ai dcrite, il fallait sans doute une apparition bien extraordinaire pour causer une telle sensation. La licence carnavalesque de cette nuit tait, il est vrai, peu prs illimite; mais le personnage en question avait dpass l'extravagance d'un Hrode, et franchi les bornes, cependant complaisantes, du dcorum impos par le prince. Il y a dans les coeurs des plus insouciants des cordes qui ne se laissent pas toucher sans motion. Mme chez les plus dpravs, chez ceux pour qui la vie et la mort sont galement un jeu, il y a des choses avec lesquelles on ne peut pas jouer. Toute l'assemble parut alors sentir prondment le mauvais got et l'nconvenance de la conduite et du costume de l'tranger. Le personnage tait grand et dcharn, et envelopp d'un suaire de la tte aux pieds. Le masque qui cachait le visage reprsentait si bien la physionomie d'un cadavre raidi, que l'analyse la plus minutieuse aurait difficilement dcouvert l'artifice. Et cependant, tous ces fous joyeux auraient peut-tre support, sinon approuv, cette laide plaisanterie. Mais le masque avait t jusqu' adopter le type de la Mort rouge. Son vtement tait barbouill de sang, et son large front, ainsi que tous les traits de sa face, taient aspergs de l'pouvantable carlate. Quand les yeux du prince Prospero tombrent sur cette figure de spectre qui, d'un mouvement lent, solennel, emphatique, comme pour mieux soutenir son rle, se

4 promenait et l travers les danseurs, on le vit d'abord convuls par un violent frisson de terreur ou de dgot; mais une seconde aprs, son front s'empourpra de rage. - Qui ose, demanda-t-il, d'une voix enroue, aux courtisans debout prs de lui; qui ose nous insulter par cette ironie blasphmatoire? Emparez-vous de lui, et dmasquez-le; que nous sachions qui nous aurons prendre aux crneaux, au lever du soleil! C'tait dans la chambre de l'est ou chambre bleue, que se trouvait le prince Prospero, quand il pronona ces paroles. Elles retentirent fortement et clairement travers les sept salons, car le prince tait un homme imptueux et robuste, et la musique s'tait tue un signe de sa main. C'tait dans la chambre bleue que se tenait le prince, avec un groupe de ples courtisanes ses cts. D'abord, pendant qu'il parlait, il y eut parmi le groupe un lger mouvement en avant dans la direction de l'intrus, qui fut un instant presque leur porte, et qui maintenant, d'un pas dlibr et majestueux, se rapprochait de plus en plus du prince. Mais par suite d'une certaine terreur indfinissable que l'audace insense du masque avait inspire toute la socit, il ne se trouva personne pour lui mettre la main dessus; si bien que, ne trouvant aucun obstacle, il passa deux pas de la personne du prince; et, pendant que l'immense assemble, comme obissant un seul mouvement, reculait du centre de la salle vers les murs, il continua sa route sans intrruption, de ce mme pas solennel et mesur qui l'avait tout d'abord caractris, de la cgambre bleue la chambre pourpre, de la chambre pourpre la chambre verte, de la verte l'orange, de celle-ci la blanche, et de celle-l la violette, avant qu'on et fait un mouvement dcisif pour l'arrter. Ce fut alors, toutefois, que le prince Prospero, exaspr par la rage et la honte de sa lchet d'une inute, s'lana prcipitamment travers les six chambres, o nul ne le suivit; car une terreur mortelle s'tait empare de tout le monde. Il brandissait un poignard nu, et s'tait approch imptueusement une distance de trois ou quatre pieds du fantme qui battait en retraite, quand ce dernier, arriv l'extrmit de la salle de velours, se retourna brusquement et fit face celui qui le poursuivait. Un cri aigu partit, et le poignard glissa avec un clair sur le tapis funbre o le prince Prospero tombait mort une seconde aprs. Alors, invoquant le courage violent du dsespoir, une foule de masques se prcipita la fois dans la chambre noire; et, saisissant l'inconnu, qui se tenait, comme une grande statue, droit et immobile dans l'ombre de l'horloge d'bne, ils se sentirent suffoqus par une terreur sans nom, en voyant que sous le linceul et le masque cadavreux, qu'ils avaient empoign avec une si violente nergie, ne logeait aucune forme humaine. On reconnut alors la prsence de la Mort rouge. Elle tait venue comme un voleur de nuit. Et tous les convives tombrent un un dans les salles de l'orgie inondes d'une rose sanglante, et chacun mourut dans la posture dsespre de sa chute. Et la vie de l'horloge d'bne disparut avec celle du derner de ces tres joyeux. Et les flammes des trpieds expirent. Et les Tnbres, et la Ruine, et la Mort rouge tablirent sur toutes choses leur empire illimit.

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