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1 Document gnr le 29 juin 2017 00:42 Cinmas Cinmas Spectacles douloureux, exhibitions malsaines. Prsentations et reprsentations de la mort Paris au xixe sicle Patrick Dsile Lhorreur au cinma Volume 20, numro 2-3, Printemps 2010 URI : id.erudit.org/iderudit/045144ar DOI : 10.7202/045144ar Aller au sommaire du numro diteur(s) Cinmas ISSN 1181-6945 (imprim) 1705-6500 (numrique) Dcouvrir la revue Citer cet article Patrick Dsile "Spectacles douloureux, exhibitions malsaines. Prsentations et reprsentations de la mort Paris au xixe sicle." Cinmas 202-3 (2010): 4163. DOI : 10.7202/045144ar Ce document est protg par la loi sur le droit d'auteur. L'utilisation des services Tous droits rservs Cinmas, 2010 d'rudit (y compris la reproduction) est assujettie sa politique d'utilisation que vous pouvez consulter en ligne. [https://apropos.erudit.org/fr/usagers/politique- dutilisation/] Cet article est diffus et prserv par rudit. rudit est un consortium interuniversitaire sans but lucratif compos de lUniversit de Montral, lUniversit Laval et lUniversit du Qubec Montral. Il a pour mission la promotion et la valorisation de la recherche. www.erudit.org

2 Cine?mas 20, 2:Cinmas 20, 2 26/08/10 13:16 Page 41 Spectacles douloureux, exhibitions malsaines. Prsentations et reprsentations de la mort Paris au XIXe sicle Patrick Dsile RSUM Tenant pour acquis que le thme central du cinma dhorreur est la mort, lauteur sinterroge sur le contexte de son mergence en examinant (dans les limites du domaine franais) des spectacles qui lui sont antrieurs et dont la mort tait lobjet. Le XIXe sicle a connu, ct dinnombrables reprsentations, des spectacles de prsentation de la mort. Lexposition publique la Morgue et les excutions capitales taient offertes une large frquentation ; des rcits accompagnaient ces visions. Mais le cinma dhorreur ne constitue pas pour autant leur prolongement par dautres moyens. Lauteur expose en effet un processus plus complexe. Le regard sur la mort change au cours du sicle. partir des annes 1870 samorce un processus doccultation. Lexposition la Morgue cesse en 1907 ; labolition de la peine de mort est envisage en 1908. Pourtant, dans le mme temps, le cinma montre des scnes dexcutions. Quand les dcapitations, un temps suspendues, reprennent spectaculairement en 1909, elles sont, semble-t-il, filmes. Mais toute projection de scne dexcution est aussitt interdite : cest la naissance de la censure cinmatographique en France. Le spectacle de la dcapitation relle est ds lors tabou au cinma. Cest quil peut tre considr comme spectacle de lhorreur par excellence, pour plusieurs raisons que lexamen de limaginaire de la dcapitation fait apparatre. For English abstract, see end of article Est-ce bien le nom de curiosit quil faut donner cette force qui nous attire vers les spectacles douloureux et les exhibitions malsaines, vers le mys- trieux et le tragique ? mile Deschamps (1897, p. 165)

3 Cine?mas 20, 2:Cinmas 20, 2 26/08/10 13:16 Page 42 Lhorreur cinmatographique commencerait avec Mario Bava, ou bien avec Murnau ou Robert Wiene, moins que ce ne soit avec Georges Mlis. Quelques auteurs citent mme des films de 1893, voire de 1889 ! Mais pourquoi ne pas remonter au noli- thique, si lhorreur est simplement humaine ? Plus lgitimement, on invoque le prcdent des fantasmagories de Robertson, on effectue un parallle avec le thtre du Grand-Guignol. Tout de mme, il semble que, ds lors quon sinterroge sur les prmices de lhorreur cinmatographique, un peu de confusion rgne, et une certaine perplexit se fait jour. Lobjet du prsent article nest pas de rechercher quelques nou- veaux prcurseurs , ou quelque origine un peu sre : de telles qutes sont videmment vaines, sans logique et sans fin ; je ne prtends pas non plus tout clarifier dune question si difficile ; je voudrais seulement voquer quelques aspects du contexte de lmergence dun cinma dhorreur , en le rapprochant dautres pratiques, en particulier dautres pratiques de spectacles, et en me limitant, dailleurs, au domaine franais, particulirement la situation parisienne, au XIXe sicle et durant les premires annes du XXe. Situation singulire, sans doute, mais dont lanalyse me semble, bien des gards, clairante. Le premier point sur lequel achoppe la rflexion, cest vi- demment la question de lhorreur elle-mme. Il peut tre lgitime, au moins dans une premire approche, de se pencher sur un objet dfini par leffet quil est cens produire ou, du moins, par le projet de le susciter. Cela soulve videmment des questions, et dabord celle de la dfinition de cet effet. On admettra difficilement que le cinma d horreur recherche simplement ce violent saisissement deffroi (pour citer le Trsor de la langue franaise) que lhorreur est cense provoquer, et lon peut supposer, en loccurrence, que lon na pas affaire un jeu de stimulus-rponse, mais plutt un jeu subtil, ambigu, plein de faux-semblants autour de l horreur 1 . En tout tat de cause, cette approche na de sens que par rf- rence un genre dj constitu, autour de ce jeu, prcisment. Rien nautorise la transposer dautres spectacles, qui ne prsument pas, ft-ce malicieusement, la production deffets dtermins. On sait bien dailleurs que lune des difficults de 42 CiNMAS, vol. 20, nos 2-3

4 Cine?mas 20, 2:Cinmas 20, 2 26/08/10 13:16 Page 43 lhistoire culturelle, particulirement de lhistoire des spectacles, rside dans le manque de donnes sur les publics, presque toujours plongs dans une ombre que peu de sources viennent dissiper. Sil est malais de savoir simplement qui sont les spec- tateurs, ce quils disent ou ce quils font, savoir ce quils res- sentent est peu prs impossible. Sans doute y eut-il des spectacles dont les promoteurs cher- chaient susciter quelque chose comme un sentiment dhorreur chez les spectateurs ; quelques tmoignages laissent supposer quils y parvenaient, ou du moins (car encore une fois, ce que ressen- taient les spectateurs nous est inconnu) quune sorte de jeu, dont il faudrait l aussi prciser la nature, sinstaurait autour de lhorreur. Les fantasmagories de Robertson et les spectacles du Grand- Guignol relvent de cette catgorie. Est-ce dire que la rflexion sur lmergence de lhorreur cinmatographique doive se borner ces quelques rapprochements ? Non, sans doute : lexamen de spectacles considrs isolment, et choisis en fonction dun critre qui nest pas clarifi, leffet quils sont supposs produire, ne saurait tre un point de dpart satisfaisant. Cette question de leffet doit donc, au moins provisoirement, tre laisse en suspens. Mais si lon admet que lhorreur cinmatographique ne peut tre dissocie du thme de la mort, il est lgitime de sattacher aux spectacles dont la mort est, pendant la priode qui prcde lmergence du cinma, lobjet principal ou le thme essentiel, et de voir comment le cinma sinsre parmi eux, ce quil conti- nue ou ce quil rend prim. Or la mort, on le sait, hante tout le XIXe sicle, et mme un long e XIX sicle qui court des dernires dcennies du sicle prcdent aux premires annes du suivant. Cest lpoque du roman gothique, du romantisme noir, de Baudelaire et, la fin du sicle, du sym- bolisme, du dcadentisme et de leur esthtique du macabre. Cest Gricault peignant des ttes coupes, des membres pars. Cest Berlioz se faisant ouvrir, Florence, le cercueil dune jeune morte et rsistant la tentation de lembrasser (Vovelle 1983, p. 584). Cest, en 1829, Lne mort et la femme guillotine, roman de Jules Janin qui fit date et fut souvent rdit, o sont dcrits successivement la mise mort dun ne par des chiens, la Morgue, lhpital, la prison et lchafaud, le cimetire de Clamart et, lieu de lultime Spectacles douloureux, exhibitions malsaines. Prsentations et reprsentations de la mort Paris au XIXe sicle 43

5 Cine?mas 20, 2:Cinmas 20, 2 26/08/10 13:16 Page 44 avilissement dun corps, lamphithtre de dissection. Cest encore la posie fin de sicle et ncrophile de Maurice Rollinat (1885, p. 387), dont Lpitaphe, par exemple, se conclut par Vive la mort ! Vive la mort ! . Et cest tout un imaginaire de fantmes, de morts- vivants, de larves et de goules que la culture urbaine reprend une paysannerie qui commence le dlaisser. Car cette culture de la mort se dploie sur deux registres : le cadavre, mais lme, les esprits errants, mais la putrfaction des chairs. Et lon sait bien aussi que tout cela nintresse pas la seule culture des lites : la mort est au cur de bien des productions de la culture de masse naissante, mlodrames, romans- feuilletons, faits divers des journaux, et toute une imagerie. la fin du sicle, au cabaret du Nant du boulevard de Clichy, le lustre est un squelette et les tables sont des cercueils. Tout cela, ce sont des reprsentations de la mort. Mais le e XIX sicle connat aussi des spectacles de prsentation de la mort et du cadavre. Il y a, dabord, des spectacles de la mort animale. Jusquau milieu du XIXe sicle au moins, subsistent, malgr les interdic- tions, de ces combats danimaux que le XVIIIe sicle avait priss. Cest lun deux, un peccata (ne contre chiens), que dcrit Jules Janin (1842, p. 8). Un ne boiteux entre dans larne suivi de quatre dogues : Ils dchirent son corps en lambeaux ; ils le percent de leurs dents aigus []. Bientt le sang coule []. Enfin lne tombe sous leurs dents. Mais il y a surtout des spectacles, qui ne sont certes pas de divertissement, de la mort et du cadavre humains. Dans les pre- mires dcennies du XIXe sicle, les dissections, par exemple, ne sont pas confines dans le secret de lhpital. Rien de plus horriblement infect que ces amphithtres privs, situs sous les combles des plus misrables maisons des rues troites et fan- geuses que renfermait, il y a quelques annes encore, le quartier latin , lit-on, en 1869, dans le dictionnaire de Dechambre (1869, p. 752). Encore peut-on penser que, dans ce cas, le public est majoritairement compos dinitis. Tel nest pas le cas de deux spectacles en quelque sorte insti- tutionnels et offerts la plus large frquentation : lexposition publique de cadavres de la Morgue et les excutions capitales. 44 CiNMAS, vol. 20, nos 2-3

6 Cine?mas 20, 2:Cinmas 20, 2 26/08/10 13:16 Page 45 La Morgue existe la fin de lAncien Rgime. Elle est installe dans une ancienne gele du Chtelet ; on y prsente des cadavres inconnus ; mais le lieu est exigu et mal clair. Ds la fin du e XVIII sicle, on conoit le projet dun tablissement o les corps seraient bien visibles. Il aboutit en 1804. La Morgue est implan- te au cur de Paris, sur lle de la Cit. Les cadavres, ceux des noys, des morts inconnus ramasss dans la rue y sont exposs, allongs sur des tables de marbre, la tte un peu surleve, der- rire une large vitrine, sous un clairage znithal. La justification de ce dispositif, cest la ncessit didentifier les corps. Aussi la Morgue est-elle ouverte tous, tous les jours de lanne, toute la journe. Le public est mme incit sy rendre. Et pendant tout le XIXe sicle, la Morgue est un spectacle. La foule, qui scrase certains jours devant les vitrines de la salle dexposition, ny vient chercher que des motions violentes ; ce nest pour elle quun spectacle sensation, permanent et gratuit (Cherbuliez 1891, p. 344). Dans quelques cas, les corps sont mme apprts et mis en scne : une petite fille, embaume, est prsente assise en 1877, une autre en 1886 (Bertherat 2003, p. 197). Ds lorigine, mais particulirement dans les dernires dcen- nies du XIXe sicle, certains cadavres (car la Morgue en reoit plusieurs centaines par an 2) sont pris dans une sorte de rcit collectif o se mlent du rel et de limaginaire : la rumeur publique, mais surtout la grande presse populaire en font des personnages demi fictifs. Le succs est constant tout au long du sicle, et laffluence, pour certaines affaires, est considrable, comme pour la femme coupe en morceaux de 1876 ou pour la petite fille de la rue du Vert-Bois en 1886 (Bertherat 2003, p. 250). Le succs public des excutions capitales nest pas moindre et les comptes rendus dont elles font lobjet dans la presse manquent rarement de souligner le grand nombre des specta- teurs et leur impatience. Ces rcits constituent une sorte de genre journalistique, assez strotyp et gnralement sobre, mais glaant. Ils sont dailleurs eux-mmes lpilogue de longs rcits pisodes, surtout dans la deuxime moiti du XIXe sicle, qui comportent la description de la scne du crime, le compte rendu de lenqute et celui du procs. Spectacles douloureux, exhibitions malsaines. Prsentations et reprsentations de la mort Paris au XIXe sicle 45

7 Cine?mas 20, 2:Cinmas 20, 2 26/08/10 13:16 Page 46 Mais les excutions ne font pas seulement lobjet darticles de presse : la guillotine est un motif littraire et iconographique rcurrent, presque obsdant 3. Lune des raisons de cette obsession, cest la fascination pour linstantanit de la mort, de la section de la tte, de la sparation, fulgurante, de lme et du corps. De l dcoulent bien des angoisses et bien des rcits : on a pu croire, et ce ds le XVIIIe sicle, que la tte continuait sentir quelque temps, et que lindividu dcapit assistait donc, comble, peut-tre, de lhorreur, sa propre mort. Le thme court tout au long du e XIX sicle et inspire des rcits de morts-vivants modernes. Ainsi en est-il de lhistoire de la femme au collier de velours, conte par Washington Irving (1951 [1824]), adapte par Petrus Borel (1843), reprise par Alexandre Dumas (2006 [1849]) et mme transpose, tardivement, par Gaston Leroux (1924) : pendant la Rvolution, un homme rencontre une femme, passe la nuit avec elle ; au matin, quand son collier de velours est t, cessant dtre maintenue par le seul lien qui la rattachait aux paules, la tte de la supplicie roul[e] du lit terre (Dumas 2006, p. 229). Si la figure de la guillotine et celle de la tte coupe obsdent tout le XIXe sicle, cest aussi pour dautres raisons, nombreuses, entrelaces, changeantes. Nous reviendrons plus loin sur cette question essentielle, sans prtendre faire plus que leffleurer. Dun bout du sicle lautre, donc, les crivains et les jour- nalistes ressassent des rcits ambigus et morbides, les foules voyeuses se pressent vers les cadavres et vers les chafauds : comment les images et les rcits que le cinma, n de ce sicle mme, adresse aux foules, ne prolongeraient-ils pas ces fascina- tions et ces obsessions ? Le cinma continuerait, en somme, faire vivre ces visions du XIXe sicle avec ses propres moyens. Cela nest pas tout fait faux, et le transfert dune imagerie nest pas inconcevable, mais les choses sont plus complexes. Le e XIX sicle est de bout en bout obsd par la mort, sans doute, mais ce nest pas toujours le mme regard quil porte sur elle. On peut distinguer au moins deux moments, dont le second commencerait, grossirement, vers 1870. Si les crivains romantiques parlent tant de la mort, cest aussi, simplement, trivialement, que, comme leurs lecteurs et comme tout le monde, ils la croisent et la frquentent commu- 46 CiNMAS, vol. 20, nos 2-3

8 Cine?mas 20, 2:Cinmas 20, 2 26/08/10 13:16 Page 47 nment. Les souvenirs de la Terreur, ceux des massacres de Septembre ou des guerres de lEmpire sont prsents tous les esprits et maillent les conversations. Et cette socit reste trs violente : pendant plus dun demi-sicle, la guerre civile est endmique, et lon meurt sur les barricades. On est, par ailleurs, dmuni face la maladie. La mdecine engrange des savoirs, mais ses moyens thrapeutiques restent limits. Les pidmies sont dvastatrices. Le cholra, qui sur- vient Paris en 1832, fait plusieurs milliers de morts. Il frappe encore en 1849 et en 1865, peine moins meurtrier. Heine (1878, p. 148) dcrit son irruption le 29 mars 1832, en plein carnaval, les masques quon enterre la hte dans leurs costumes de bal : De quelque ct quon regardt dans les rues, on ne voyait que convois funbres Et dautres morts, bien- tt, sajoutent aux cholriques : des hommes sont massacrs par la foule qui les croit empoisonneurs, comme celui dont Heine dcouvre, rue de Vaugirard, le corps nu, dchir, sanglant (p. 140). De telles scnes de violence ostensible se produisent ici et l dans la premire moiti du XIXe sicle. La violence institutionnelle nest pas davantage dissimule, la publicit est inscrite dans la loi. Les excutions capitales ont lieu en pleine ville, en plein jour, sur lchafaud qui les rend encore plus visibles ; et elles ne sont pas rares : 72 condamnations mort excutes par an, en moyenne, en France, entre 1826 et 1830. Le nombre dcrot ensuite, mais se maintient une trentaine par an jusquen 1860 (Anonyme 1989, p. CXL). Et, pour beaucoup, voir guillotiner est une espce de fte. Dans la saynte Lexcution (1829), Henry Monnier, dont les contem- porains comparaient les dialogues des daguerrotypes, met en scne deux gamins, Lolo et Titi ; Viens-tu voir guillotiner ? demande Lolo, qui ajoute : Nous irons Clamart. Quoi faire ? demande Titi. Pour tout voir jusqu la fin ; cest l quon vide les paniers (1984, p. 91). Lolo sy entend, son pre a vu jusqu soixante excutions par jour, qules ruisseaux en taient tout rouges (p. 93). En place de Grve, des loueurs de places circulent dans la foule des habitus. Mais Lolo et Titi se juchent sur un rverbre, puis commentent, goguenards, chaque instant des excutions. Spectacles douloureux, exhibitions malsaines. Prsentations et reprsentations de la mort Paris au XIXe sicle 47

9 Cine?mas 20, 2:Cinmas 20, 2 26/08/10 13:16 Page 48 Et Flaubert (1980, p. 321) se souvient davoir vu, enfant, six ou sept ans, comme il rentrait de lcole en passant par la place du Vieux-March, Rouen, la guillotine, qui venait de servir. Il y avait du sang frais sur les pavs, et on dfaisait le panier. [Lettre Louise Colet, 30 avril-1er mai 1853]. Quant aux cadavres de la Morgue, quelle que soit leur hideur, ils sont, jusquen 1877, exhibs nus (Bertherat 2003, p. 174 sqq.). Mais la vision de la nudit des cadavres nest pas, sans doute, bien exceptionnelle : lusage sest longtemps maintenu, en tout cas la campagne, denterrer le corps nu dans le linceul (Van Gennep 1998, p. 609). Il y a donc cette visibilit familire de la mort, du cadavre et du sang. Mais dans les dernires dcennies du sicle, pendant cette priode qui se soucie tant, par ailleurs, danimer les photo- graphies, la mort recule et le cadavre se drobe. La mort recule : la rvolution pastorienne, les progrs de lantisepsie font chuter plus nettement les taux de mortalit, mais surtout attestent lefficacit dune mdecine qui identifie les agents pathognes et dont on peut dsormais beaucoup esprer. Cen est dailleurs fini, du moins pour ce sicle-l, des grandes pidmies cauchemardesques. Cen est fini aussi, aprs la Commune, des grandes insurrections meurtrires. Dans le mme temps, on cherche drober les cadavres au regard. On a vu quel dgot inspirait en 1869 lauteur de larticle Amphithtre du dictionnaire de Dechambre ces dissections abjectes pratiques au cur de la ville. Aussi voulait- il que les tablissements qui les pratiquaient fussent loigns des habitations, labri de hauts murs aux ouvertures occultes (p. 753). Ce souci d viction et de dissimulation de la mort et des cadavres est gnral et constant, et revt de nombreux aspects. Lhabitude se rpand partout dhabiller, avant de les porter en terre, des cadavres qui nont plus rien, ds lors, de charognes ; ils sont en somme danciens vivants, inanims, mais encore socialiss. On tend aussi loigner les cimetires des glises, du centre des villes et des villages ; pour Paris, Haussmann juge les grands cimetires priphriques encore trop visibles et conoit, en 1864, une ncropole qui regrouperait tous les cimetires 48 CiNMAS, vol. 20, nos 2-3

10 Cine?mas 20, 2:Cinmas 20, 2 26/08/10 13:16 Page 49 parisiens en pleine campagne, Mry-sur-Oise, et laquelle on accderait par le train (Aris 1977, p. 248). Tout se passe donc comme sil sagissait vraiment de mettre la mort hors de vue. tout le moins, on dressera devant elle lcran dune esthtique. Cest dans la deuxime moiti du e XIX sicle que prolifre une architecture mortuaire de chapelles et de monuments, que surgit une foisonnante statuaire fun- raire, quon prend lhabitude de fleurir les tombes de chrysan- thmes (Van Gennep 1998, p. 657). Cest alors aussi quap- parat, puis que slargit, par degrs, le liser noir des faire-part : dun mince filet quil tait vers 1850, il devient une large bordure la fin du sicle (Vovelle 1983, p. 629), comme sil sagissait, travers cette insistance croissante sur ce signe gra- phique de la mort, austre et pur, de dtourner pudiquement le regard du cadavre pourrissant. Le refus de lenvisager semble attest par lapparition dune autre pratique : la crmation, autorise Paris en 1880 et lgalise en 1889 (Vovelle 1983, p. 657). Elle reste marginale, mais dessine pourtant un dsir de dmatrialisation, dinvisibilit des corps morts. On discerne aussi, dautre part, la fin du sicle surtout, une aspiration la croyance en la dsincarnation des morts. On veut croire, en effet, malgr la science ou avec elle, et en marge du christianisme, leur survie incorporelle. Cest la vogue du spiri- tisme, pour lequel le corps nest que le lieu temporaire dincar- nation dun esprit qui survit donc aprs le dcs. Les person- nalits les plus positives sinterrogent sur cette incorporit des tres. Charles Richet, prix Nobel de mdecine en 1913, croit ainsi fermement aux fantmes (Edelman 2006, p. 125). Ce sont encore des manires docculter la matrialit visible de la mort. Dans ce contexte, on conoit que ltalage de chairs livides de la Morgue, que les sanglantes dcapitations publiques com- mencent dtonner et fassent lobjet de dbats. On avait partout vtu les morts, on rhabille enfin ceux de la Morgue en 1877 (Bertherat 2003, p. 177). La raison invoque est trangement celle-l mme qui justifiait quon les laisst nus : faciliter la reconnaissance. Ce quatteste surtout cette dcision, sans doute, cest un changement de regard sur le corps mort, dont on semble vouloir quil conserve quelque chose de sa pudeur de vivant. Spectacles douloureux, exhibitions malsaines. Prsentations et reprsentations de la mort Paris au XIXe sicle 49

11 Cine?mas 20, 2:Cinmas 20, 2 26/08/10 13:16 Page 50 partir des annes 1880, et surtout partir de la publication, par le magistrat Adolphe Guillot, de Paris qui souffre (1887), des voix slvent pour que lexposition des corps, considre comme immorale, obscne, inutile, soit supprime. Malgr la foule qui afflue toujours, malgr Le Petit Journal qui voudrait son main- tien, elle lest dfinitivement en 1907. La guillotine connat de mme un lent processus doccul- tation : Paris, elle quitte la place de Grve, centrale, pour la barrire Saint-Jacques, dabord, en 1832, puis, en 1851, pour la place de la Roquette, non loin de la prison du mme nom ; partir de 1878, elle slve prs du mur denceinte de la prison de la Sant et lon tient la foule distance. Depuis longtemps, elle ne fonctionne plus quau petit jour. En 1870, on supprime lchafaud (Corbin 2005, p. 234). Lostentation des excutions est donc en recul constant, mais leur nombre va de toute faon diminuant. De 1876 1880, six excutions par an en moyenne pour la France ; quatre excutions en 1897 (Anonyme 1900, p. 26), trois en 1901 (Anonyme 1903, p. 26), aucune en 1906 (Anonyme 1908, p. 26). Les prsidents Flix Faure et mile Loubet accordent volontiers la grce ; Armand Fallires, lu en 1906, le fait systmatiquement au dbut de son septennat. Et la peine capitale est tout prs de disparatre du code pnal. Une campagne en faveur de son abolition sorganise en effet. Le conseil municipal de Paris, par exemple, le 30 juin 1902, considrant notamment que la publicit donne aux excutions capitales est immorale, corrup- trice et dangereuse (Anonyme 1903a, p. 506), met le vu que la peine de mort soit abolie, et, en attendant, que les excutions aient lieu lintrieur des prisons, loin du regard des foules. Les crdits allous au bourreau ont dj t supprims quand, en 1908, Aristide Briand soumet aux dputs un projet de loi dabolition de la peine de mort, qui est cependant rejet. On va le voir, dans le processus gnral doccultation de la mort, la dcapitation occupe une place singulire. La raison immdiate pour laquelle les dputs rejettent labolition, cest quils nont garde de heurter une opinion publique qui lui est trs hostile. Le crime particulirement odieux commis en 1907 par le violeur et assassin Soleilland, et 50 CiNMAS, vol. 20, nos 2-3

12 Cine?mas 20, 2:Cinmas 20, 2 26/08/10 13:16 Page 51 surtout la grce que lui a accorde Fallires, ont soulev lindi- gnation. Le Petit Parisien sest lanc dans une campagne en faveur du maintien de la peine de mort et dans lorganisation dun rfrendum dont les rsultats sont publis le 5 novembre 1907 : un million de lecteurs ont vot pour le maintien, trois cent mille pour labolition. Quelque soixante-dix jurys popu- laires veulent en outre pouvoir continuer infliger la sanction suprme et ont adress des ptitions en ce sens au gouvernement (Imbert 1998, p. 86). Ce nest l, sans doute, quun des aspects des rsistances au processus gnral doccultation de la mort que jai dcrit. Labandon de la spulture nu a suscit des rticences, lloi- gnement des cimetires a provoqu des protestations, notam- ment de la part de lglise. Le projet dHaussmann na pas abouti et na jamais t repris. Linterdiction de lexposition publique la Morgue a finalement t dcide, mais non sans avoir rencontr une certaine hostilit : certains, qui consentent reconnatre que ce spectacle est aussi impropre que possible dvelopper de nobles instincts et mme de bons sentiments dans la foule (Cherbuliez 1891, p. 358), jugent nanmoins nces- saire son maintien. Mais enfin la visibilit de la mort sest considrablement res- treinte. On est pass dun rgime de visibilit impudique et immdiate de la mort un rgime de visibilit parcimonieuse, prcautionneuse et mdiate. Ce passage sest accompagn de tensions entre une grande partie du public et un certain nombre de reprsentants des lites rpublicaines, lus, magistrats, hauts fonctionnaires, mais aussi des crivains, des journalistes, qui tendaient promouvoir loccultation. Les descriptions de la Morgue et les rcits dexcutions incluent presque toujours un jugement condescendant sur les foules avides de spectacles pervers. Mais cest propos de la guillotine que ces tensions sont les plus vives. Bien entendu, ce qui est en jeu, ce nest pas seule- ment la question de la visibilit des excutions, puisque cest la peine elle-mme quil sagit dabolir. Mais les deux plans ne sont pas alors dissociables. La publicit est en effet au cur du dbat. Pour les uns, son caractre scandaleux fournit un argument Spectacles douloureux, exhibitions malsaines. Prsentations et reprsentations de la mort Paris au XIXe sicle 51

13 Cine?mas 20, 2:Cinmas 20, 2 26/08/10 13:16 Page 52 dcisif en faveur de labolition des excutions, pour les autres, elle est ncessaire la prservation de leur exemplarit. Il est en outre difficile de ne pas faire la part du voyeurisme sadique dans ce grand mouvement dapprobation de la peine de mort par les foules. Or, cette tension entre le dsir de voir la mort, mais plus prcisment, ici, de voir la dcapitation, et le souci de ny pas cder, le tout jeune cinma va sy trouver pris. Le public aime les rcits dexcutions, il en aime le spectacle : le premier cinma lui en montre, ou du moins lui en prsente des reconstitutions. On trouve en 1897 au catalogue Path une Excution capitale Berlin : cest une dcapitation la hache, lissue de laquelle la tte est montre au public. Les rcits de supplices chinois sont priss : en 1900, Path propose Une excution Pkin ; la tte du condamn est place sur un poteau et insulte par la populace . En 1903, une collection de films dexcutions capitales est inscrite au catalogue : excutions en France, en Angleterre, en Allemagne, en Espagne, en Chine, et lectrocution du meurtrier du prsident amricain McKinley. Plusieurs films de fiction comportent des scnes dexcution, en particulier de dcapitation par la guillotine. En 1901, His- toire dun crime, de Ferdinand Zecca, fait date. Inspir dune srie de tableaux de cire du muse Grvin, il rsume un itin- raire criminel. Mais, malgr le titre, la scne du crime, banale (un homme est tu au cours dun cambriolage), est surtout une introduction au parcours de lassassin partir de son arrestation, avec, en particulier, les tableaux de la confrontation avec la victime la Morgue (cense provoquer les aveux, elle tait en effet pratique), de la longue toilette du condamn, enfin de lexcution par la guillotine, la fin de laquelle on voit, bien distinctement, la tte tomber. Dautres films intgrent cette scne ultime, comme La vie dun joueur, de Zecca, encore, en 1903. Le cas des Incendiaires, de Georges Mlis, en 1906, est remarquable. Le film raconte lhistoire dune bande de chemineaux chauffeurs et pyromanes ; lun deux est arrt, condamn mort et dcapit. Or ce film anticipe la ralit, on le verra. Il est prmonitoire en ce que, tel un rve, il est accomplissement dun dsir, du dsir collectif de 52 CiNMAS, vol. 20, nos 2-3

14 Cine?mas 20, 2:Cinmas 20, 2 26/08/10 13:16 Page 53 voir une tte tomber. Le tableau de lexcution sur la place de la Roquette est le plus parfait qui ait t fait en ce genre, cest la ralit mme , dit le texte explicatif (Malthte et Mannoni 2008, p. 196). Et pour cette raison, prcisment, il est facultatif. Si Histoire dun crime a pu tre projet amput du dernier tableau, Les incendiaires est propos en deux versions. Les deux derniers tableaux, celui de lexcution et celui de linhumation tant forcment trs impressionnants, ne sont pas obligatoires (p. 196). Tous ces films sont diffuss, il faut le rappeler, pendant la priode o les excutions sont devenues rares, et o lon semble sacheminer vers labolition de la peine de mort. En 1908, anne qui reprsente une sorte dacm du dbat, deux films montrent encore la guillotine, mais cette fois sous une forme onirique ou hallucinatoire. Ce sont des films dont le remords est le ressort et dont Pierrot est le personnage principal. Pierrot, figure majeure de limaginaire de ce temps-l, est souvent associ au thme de la dcollation et mme limage de la guillotine. Dans Jalousie et ivresse de Pierrot (Path), Pierrot, aprs avoir violemment quitt Colombine et stre enivr, est en proie des halluci- nations, puis sendort sur un banc et rve quil tue son amante ; on lemmne vers la guillotine ; le couperet sabat et Pierrot tombe du banc. Dans Lempreinte ou la main rouge, de Paul Henry Burguet, Pierrot (un Pierrot qui, cette fois, ne porte pas le costume traditionnel) a vendu son silence un assassin, et il est en passe de laisser excuter un innocent ; min par le remords, il a la vision dune guillotine, qui se substitue une danseuse lascive. Ces images dessinent encore les aspirations collectives, mais travers des apparitions vanescentes. Pourtant, cette anne-l, labolition de la peine de mort est carte, et Armand Fallires se rsout refuser des grces. Le lundi 11 janvier 1909, Le Petit Journal titre Quatre ttes tomberont ce matin Bthune et ajoute : Cette fois, cest dcid ! La justice va suivre son cours et satisfaction va tre donne lopinion publique qui rclamait nergiquement lexcution des bandits qui, pendant des annes, dsolrent la rgion du Nord (Anonyme 1909, p. 1). La bande de chauf- feurs des frres Pollet, comme celle du film de Mlis, sattaquait Spectacles douloureux, exhibitions malsaines. Prsentations et reprsentations de la mort Paris au XIXe sicle 53

15 Cine?mas 20, 2:Cinmas 20, 2 26/08/10 13:16 Page 54 aux fermes isoles et en torturait les habitants pour les voler. Le Petit Journal indique que de nombreux voyageurs dbarquent par tous les trains pour assister lexcution . Et quon ne stonne pas de cette affluence , dit le rdacteur, qui cite un tmoin : Il y aurait eu une meute, si on navait pas excut Pollet et sa bande ! Le lendemain parat le rcit des excutions. Le bourreau a dcid au dernier moment dinstaller la guillotine, non place Lamartine, mais aux abords de la prison. Cest une norme dception pour les curieux venus de partout (Anonyme 1909a, p. 1) et qui avaient lou leur place prix dor. Nanmoins, le public, dont une bonne partie est ivre (les estaminets sont rests ouverts toute la nuit), exprime sa satisfaction, joyeusement , dabord, la perspective des excutions, puis de faon cynique et curante , par des cris, des invectives, des applaudissements pendant quelles se droulent. On sent presque passer ici le souffle des anciens massacres. Les quatre ttes tombent. La dernire est celle dAbel Pollet. le corps dAbel Pollet na pas trouv de place dans le panier, dans lequel il a roul, et qui est plein. Le cou sectionn apparat alors dans toute sa hideur. Deux flots de sang bouillonnant schappant en jets, viennent clabousser les pieds des specta- teurs horrifis (p. 2). Si horrifis quils aient t, il ne semble pas que les specta- teurs soient rassasis par ce premier spectacle. Ds le lendemain, et les jours suivants, Le Petit Journal sinterroge sur lidentit du prochain dcapit, avant de se demander le 19 janvier, avec une sorte de gourmandise : Pour qui M. Deibler a-t-il aiguis hier son couperet ? (Anonyme 1909b). La rponse tombe quelques jours plus tard : un certain Danvers doit tre excut Carpentras (Anonyme 1909c). Ce sera ensuite le tour de la bande des chauffeurs de la Drme. En 1909 et dans les annes suivantes, la guillotine fonctionne de nouveau rgulirement : dix condamns sont excuts, par exemple, en 1910 (Anonyme 1912, p. 28). Or, pour la quadruple excution de Bthune, le ministre de la Justice avait pris soin dinterdire lusage de tout appareil cinma- tographique. Mais en 1908 est ne la presse filme avec Path Faits divers. Les oprateurs Path passent outre, semble-t-il, et 54 CiNMAS, vol. 20, nos 2-3

16 Cine?mas 20, 2:Cinmas 20, 2 26/08/10 13:16 Page 55 filment ces authentiques dcapitations, prennisant ainsi ces visions fugitives de la mort vraie. Le ministre de la Justice saisit alors son collgue de lIntrieur, qui adresse, le jour mme, une circulaire tlgraphique tous les prfets, indiquant que, malgr linterdiction : des clichs de cette scne auraient pu tre pris par subterfuge ou surprise en vue de leur utilisation pour des spectacles cinma- tographiques. Il se pourrait galement que dans [le] mme but des industriels tablissent des clichs purement imaginaires. Jestime quil est indispensable dinterdire tous spectacles cin- matographiques publics de ce genre susceptibles de provoquer des manifestations troublant lordre et la tranquillit publics (Montagne 1997, p. 86). Cette circulaire rdige dans lurgence est lacte de naissance de la censure cinmatographique en France 4. On voit ce quil sagit dinterdire : le spectacle de la mort relle, et plus encore celui, indit, de la dcapitation vraie ; est interdite aussi, dans cet lan, toute reprsentation de dcapitation. Dans les annes suivantes, ces interdits sont, semble-t-il, respects. On ne voit plus tomber les ttes. Dans Cagliostro, de Camille de Morlhon et Gaston Velle (1910), lorsque Cagliostro rvle Marie- Antoinette ce que sera sa fin sur lchafaud, on aperoit seule- ment le dbut de la scne se profilant dans un flacon. Le cas du premier pisode du Fantmas de Louis Feuillade, en 1913, est plus rvlateur encore : il semble infliger dlibrment une dception au spectateur-lecteur. Il sintitule lombre de la guillotine . Dans le roman de Souvestre et Allain (1911, p. 414), Fantmas, arrt et condamn mort, russit faire dcapiter sa place un acteur grim et drogu. Dans ladapta- tion cinmatographique, alors que la scne de lexcution a t prpare de longue main, alors quon a dj dcoup le col du condamn, le stratagme est tout coup dcouvert par Juve. On ne verra pas la guillotine fonctionner. Si linterdit porte alors aussi sur les reconstitutions, cest quelles renverraient trop aisment, dans latmosphre tendue de ces annes-l, au rel, et au spectacle du rel par excellence quest peut-tre celui de la mort, et de la mort visible, certaine et instantane quest la mort par dcapitation. Spectacles douloureux, exhibitions malsaines. Prsentations et reprsentations de la mort Paris au XIXe sicle 55

17 Cine?mas 20, 2:Cinmas 20, 2 26/08/10 13:16 Page 56 Mais ce qui est surtout en cause, ce sont les caractres mmes du cinma, sa puissance spectaculaire et son ambigut foncire, qui apparaissent nettement dans les annes 1905-1909 ; le cinma sinstitutionnalise, sa frquentation devient ordinaire, les actualits dites reconstitues cdent la place la presse filme, qui srige en spectacle du rel, en spectacle, si lon veut, la fois mdiat et im- mdiat. Mdiat cause de la machine et de la distance, immdiat parce que, tout de mme, cela a t . Le cinma instaure, dans ces annes-l, cette visibilit paradoxale, et il peut tout montrer, mme ce qui apparat, de plus en plus, comme lhorreur. Sous le circonstanciel, cest un tabou qui est ici en cause, en effet, et cest bien aussi ce qui fait la singularit du spectacle de la dcapitation. En ce dbut de XXe sicle, on peut mme dire que cest plutt un ensemble de tabous et de transgressions quil met en jeu : tabou de la vision du cadavre et de la mort donne, tabou de la tte coupe, tabou de la guillotine. Ces thmes se recouvrent partiellement, bien entendu, mais pas complte- ment, et leurs lignes dvolution ne sont pas forcment les mmes. Ils sentrelacent ici en des figures complexes dont nous pouvons seulement esquisser lanalyse. Le spectacle de la mort, la vision du cadavre ont fait lobjet dune prohibition progressive dans les dernires dcennies du e XIX sicle, mais il faut souligner la concomitance, dans les annes 1907, 1908 et 1909, dune part de linterdiction de lexposition la Morgue, de la suspension des excutions, suivie de leur specta- culaire reprise, du dbat et du vote sur la publicit et sur labolition de la peine de mort, et dautre part de linstitutionnalisation du cinma et de ltablissement de la censure cinmatographique dans le but dempcher la dissmination du spectacle des excutions. On a t contraint, sous la pression de lopinion, de maintenir la peine de mort et mme de se rsigner sa publicit, tout en la rendant aussi peu effective que possible ; il est videmment exclu de lamplifier infiniment et dexacerber ses effets comme peut le faire le cinma, universel colporteur dimages vraies. Le spectacle de la mort subsiste, mais le cinma ne le montrera pas. Mais il y a plus. Lexcution est dcapitation. Or, si le bour- reau ne prsente plus la tte coupe la foule, comme il le faisait sous la Terreur, le souvenir subsiste des anciennes monstrations. 56 CiNMAS, vol. 20, nos 2-3

18 Cine?mas 20, 2:Cinmas 20, 2 26/08/10 13:16 Page 57 La culture du XIXe sicle a t obsde par la tte coupe ; jai cit le cas de La femme au collier de velours, mais les occurrences littraires ou iconographiques de ttes spares du corps sont innombrables. La fin du sicle sattache particulirement deux figures opposes dans lesquelles elle semble vouloir reconnatre ses doutes et ses angoisses : Judith et Salom, femmes sduc- trices, fatales et coupeuses de ttes, tte de barbare ou tte de saint. La figure lascive et cruelle de Salom, en particulier, laquelle des centaines duvres sont consacres, est peut-tre la figure fin de sicle par excellence, figure largement dprciative par laquelle lpoque se laisse fasciner. On peut sembler trs loin, avec Gustave Moreau, Massenet ou Mallarm, des vocifrations de Bthune. On se souvient pour- tant que dans Lempreinte, une danseuse qui pouvait tre un avatar de Salom se mtamorphosait en guillotine. Il ny avait l rien de fortuit, car la guillotine, Salom moderne, gomtrique et rigide, est alors fminise et rotise de faon parfaitement explicite. En argot, elle est la veuve , mais aussi, simplement, Madame ou Mademoiselle ; pouser la veuve , cest tre guillotin. De nombreux crivains de la fin du XIX e sicle dveloppent le thme dune guillotine sexualise. Cest le cas de Gustave Le Rouge, en 1893, dans une de ses premires nouvelles, Notre-Dame la Guillotine . Gorgius, le grand Rpresseur , songe la guillotine, quil utilise pour exterminer les Pauvres : Elle se dressait en son imagination comme une idole embrume de mystre [], comme une attirante et tratresse femelle dont les jambes rigides, dont le sexe fallacieux incitaient lhumanit aux cots monstrueux du cou et de la lunette (Le Rouge 1986, p. 1165). Peu aprs, il fait monter chez lui une jeune fille. Il la possde, mais quand il veut sarracher son treinte, il se sent paralys comme lhomme que lon jette entrav sur la planche de la guillotine. Il est tomb dans les bras vengeurs de Notre-Dame la Guillotine (p. 1168). Et Jules Jouy (1888, p. 264-265), dans lun des pomes, intitul La veuve, quil consacre la dcapitation, fait de lex- cution une nuit de noces : Spectacles douloureux, exhibitions malsaines. Prsentations et reprsentations de la mort Paris au XIXe sicle 57

19 Cine?mas 20, 2:Cinmas 20, 2 26/08/10 13:16 Page 58 Elle ne sort de sa maison Que lorsquil faut quun bandit meure. Dans sa voiture de gala Quaccompagne la populace, Elle se rend, non loin de l, Et triste descend sur la place. [] Les tmoins, le prtre et la loi, Voyez, tout est prt pour la noce. [] Alors, tendant ses longs bras roux, Bichonne, ayant fait peau neuve, Elle attend son nouvel poux [] Pendant que la foule, autour deux, Regarde, frissonnante et ple Dans un accouplement hideux, Lhomme crache son dernier rle. Si lexcution est un acte sexuel, si la lunette est un sexe fminin, la dcapitation est videmment une castration. Lima- ginaire fin de sicle nen fait en quelque sorte aucun mystre. Ce nest sans doute pas la raison pour laquelle Freud trouve, en 1922, linterprtation de la figure de Mduse porte de main : Nous navons pas souvent tent linterprtation de figures mythologiques prises individuellement. Elle est, pour la tte coupe de Mduse veillant lhorreur, porte de main. Dcapiter = castrer. Leffroi de la Mduse est donc effroi de castration, qui est rattach la vue de quelque chose. partir de nombreuses analyses nous connaissons cette occasion, elle se produit lorsque le garon, qui jusque-l ne voulait pas croire la menace, vient voir un organe gnital fminin. Vraisembla- blement un organe adulte, ourl de cheveux, au fond celui de la mre (Freud 1991, p. 163). La vision de la dcapitation est ainsi vision dhorreur pour une srie de raisons concourantes : elle est vision de lhorreur de la mort, simplement ; sa fulgurance suscite la pense dune tte percevant lhorreur de sa propre section ; elle ravive le souvenir de lhorreur danciennes tueries ; enfin, elle renvoie lhorreur dangoisses archaques suscites par un voir. Cet effroi, la foule 58 CiNMAS, vol. 20, nos 2-3

20 Cine?mas 20, 2:Cinmas 20, 2 26/08/10 13:16 Page 59 sadique le soutient, cependant. Cest lautre qui meurt, quon dcapite ou quon castre. On se souvient, dans le pome de Jules Jouy, de la foule frissonnante et ple regardant laccouple- ment hideux . Pourtant, ce qui subsiste du spectacle de la dcapitation relle est un vestige. Une trs petite partie du public, slectionne, y assiste effectivement. Le gros de la foule est tenu lcart. Une page a t tourne dans lhistoire du spectacle de la mort au dbut du XXe sicle. Le cinma, grand dispositif voyeuriste, ne montrera pas ce qui ne doit plus tre vu, et ce tabou sera rare- ment transgress. Il sinstitue, en somme, de renoncer une partie de son pouvoir, qui est de tout montrer. Et sil est vrai que le cinma sest fray un chemin vers ce visible absolu quest la visibilit de lhorreur le film par excellence tant le film dhorreur (Kristeva 1998, p. 137), cela na pu tre, videm- ment, qu travers la mdiation de lartifice et de la fiction. Et tout se passe comme si ce qui ne devait plus tomber sous les regards pouvait se dployer dans limaginaire, en particulier par le truchement du cinma, comme si le cinma intervenait propos, la fin du XIXe sicle, pour susciter, non les visions dsormais interdites, mais leur reflet, non la tte de Mduse, mais son image dans le bouclier. Et il y a en effet demble quelque chose comme de lhorri- fique dissmin dans tout le premier cinma, mais de faon significativement diffuse et indcise. Michel Marie (1988, p. 65) a bien montr que le cinma des origines avait su donner libre cours aux fantasmes originaires les plus archaques . Dsir de voir le sexe de la mre, angoisse pour le voyeur dtre puni de mort, fantasmes de dvoration sy lisent en effet sans quil soit ncessaire de forcer linterprtation. Le voyeurisme sadique trouve aussi sy satisfaire. Quon parcoure par exemple le catalogue Path. Dans Jalousie et folie (1907), un fou mange des rats dans une cave, avant de devenir meurtrier. Dans Les chauffeurs (1907), un paludier est supplici et meurt dans des contorsions dagonie. Dans Lassassinat du Duc de Guise (1908), le corps du duc est jet dans le feu. Dans La peur (1909), lassassin rendu fou par la pense de son crime, poignarde sa sur en qui il croit revoir sa victime. Ce ne sont que quelques Spectacles douloureux, exhibitions malsaines. Prsentations et reprsentations de la mort Paris au XIXe sicle 59

21 Cine?mas 20, 2:Cinmas 20, 2 26/08/10 13:16 Page 60 exemples de films dramatiques. Mais on a pu parler aussi bon droit d horreur comique (Michaud et Ribadeau Dumas 2004), et sil y a quelques films dexcutions, il y a dinnom- brables dcapitations comiques : tte quon coupe pour la raser (Le barbier fin-de-sicle, Path, 1896), quon arrache pour en soigner les dents (Chez le dentiste, Path, 1901), tte gonfle jusqu exploser (Lhomme la tte en caoutchouc, Mlis, 1901), ttes coupes multiplies (Mlis encore, Un homme de ttes, 1898, Le mlomane, 1903), etc. Il y a aussi de trs nombreux dmembrements, et le corps comique est vrai dire soumis toutes les tortures, toutes les dgradations. Ces motifs, supplices atroces, mutilations, cette folie sadique, ne sont pas propres au cinma. Dans le temps mme de la progressive occultation du spectacle de la mort, les romans poli- ciers, les quotidiens et leurs supplments illustrs, les magazines spcialiss dans les rcits de faits divers, le thtre mme, et singulirement ce thtre spcialis dans la perversit quest le Grand-Guignol, sen taient dj empars, avec une intensit croissante et dune manire qui faisait la part de plus en plus belle limaginaire (mme quand il sagissait de faits donns pour authentiques), au visuel, leffet de rel. Cest l, travers ces diffrents supports textuels et iconiques, qumergeait sans doute ce que nous appelons horreur (au sens esthtique, bien entendu). Mais sur ce terrain, le cinma tait videmment incomparable. Il tait loutil idal. Il y eut ainsi demble une horreur cinmatographique, ambigu, dabord, ignorante delle- mme ; mais la fidlit du cinma au rel lui fit rencontrer linterdit qui, peut-tre, lui permettrait de fixer ses limites et de se spcifier. Le paradoxe, cest que cela ne put advenir vraiment quaprs le violent retour des visions refoules quallaient provoquer la Grande Guerre et la grippe espagnole. Centre national de la recherche scientifique (France) NOTES 1. Un examen de cette question complexe excderait le cadre de cet article. Je ne peux que renvoyer aux travaux de Nol Carroll (1990), de Carol J. Clover (1992) et dric Dufour (2006). 60 CiNMAS, vol. 20, nos 2-3

22 Cine?mas 20, 2:Cinmas 20, 2 26/08/10 13:16 Page 61 2. La Morgue reoit 989 cadavres (y compris les ftus et les dbris humains) en 1892, et 909 en 1893, par exemple (archives de la Prfecture de police, DA 34 Morgue). 3. Voir notamment, ce sujet : Dominguez Leiva 2004, Gerould 1992, Janes 2005 et Lasowski 2007. 4. Il va sans dire que la censure a pu, en dautres lieux, surgir de circonstances diffrentes. Voir, par exemple, pour les tats-Unis : Grieveson 2004. RFRENCES BIBLIOGRAPHIQUES Anonyme 1989 : Anonyme, Compte gnral de ladministration de la justice criminelle en France pendant lanne 1880 et rapport relatif aux annes 1826 1880, publi et comment par Michelle Perrot et Philippe Robert, Genve/Paris, Slatkine Reprints, 1989. Anonyme 1900 : Anonyme, Compte gnral de ladministration de la justice criminelle en France pendant lanne 1897, Paris, Imprimerie nationale, 1900. Anonyme 1903 : Anonyme, Compte gnral de ladministration de la justice criminelle en France pendant lanne 1901, Paris, Imprimerie nationale, 1903. Anonyme 1903a : Anonyme, Dlibrations du conseil municipal de Paris, anne 1902, Paris, Imprimerie nationale, 1903. Anonyme 1908 : Anonyme, Compte gnral de ladministration de la justice criminelle en France pendant lanne 1906, Paris, Imprimerie nationale, 1908. Anonyme 1909 : Anonyme, Quatre ttes tomberont ce matin Bthune , Le Petit Journal, 11 janvier 1909, p. 1. Anonyme 1909a : Anonyme, La quadruple excution de Bthune , Le Petit Journal, 12 janvier 1909, p. 1-2. Anonyme 1909b : Anonyme, Pour qui M. Deibler a-t-il aiguis hier son coupe- ret ? , Le Petit Journal, 19 janvier 1909, p. 1. Anonyme 1909c : Anonyme, La guillotine fonctionnera aprs-demain , Le Petit Journal, 24 janvier 1909, p. 1. Anonyme 1912 : Anonyme, Compte gnral de ladministration de la justice criminelle en France pendant lanne 1910, Paris, Imprimerie nationale, 1912. Aris 1977 : Philippe Aris, Lhomme devant la mort, II. La mort ensauvage, Paris, Seuil, 1977. Bertherat 2003 : Bruno Bertherat, La Morgue de Paris au XIXe sicle (1804-1907). Les origines de linstitut mdico-lgal ou Les mtamorphoses de la machine, thse de doctorat, Universit Paris 1, 2003. Borel 1843 : Petrus Borel, Gottfried Wolfgang , Revue parisienne (La Sylphide), 4e srie, tome VIII, 1843, p. 331-334. Carroll 1990 : Nol Carroll, The Philosophy of Horror, or Paradoxes of the Heart, New York, Routledge, 1990. Cherbuliez 1891 : Ernest Cherbuliez, La Morgue de Paris , La Revue des deux mondes, janvier-fvrier 1891, p. 344-381. Clover 1992 : Carol J. Clover, Men, Women, and Chainsaws. Gender in the Modern Horror Film, London, British Film Institute, 1992. Corbin 2005 : Alain Corbin (dir.), Histoire du corps. Tome 2. De la Rvolution la Grande Guerre, Paris, Seuil, 2005. Dechambre 1869 : Amde Dechambre (dir.), Dictionnaire encyclopdique des sciences mdicales, srie 1, tome 3, 1869. Spectacles douloureux, exhibitions malsaines. Prsentations et reprsentations de la mort Paris au XIXe sicle 61

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24 Cine?mas 20, 2:Cinmas 20, 2 26/08/10 13:16 Page 63 Monnier 1984 : Henri Monnier, Scnes populaires. Les bas-fonds de la socit, Paris, Gallimard, 1984. Montagne 1997 : Albert Montagne, Droit et liberts publiques. Les actualits filmes ont enfant la censure du cinma franais en 1909 , Les Cahiers de la Cinmathque, no 66, 1997, p. 83-89. Rollinat 1885 : Maurice Rollinat, Les nvroses, Paris, G. Charpentier, 1885. Souvestre et Allain 1911 : Pierre Souvestre et Marcel Allain, Fantmas, Paris, Arthme Fayard, 1911. Van Gennep 1998 : Arnold Van Gennep, Le folklore franais. Du berceau la tombe, cycles de carnaval Carme et de Pques, Paris, Robert Laffont, 1998. Vovelle 1983 : Michel Vovelle, La mort en Occident de 1300 nos jours, Paris, Gallimard, 1983. ABSTRACT Painful Spectacles, Unhealthy Displays: The Presentation and Representation of Death in Nineteenth-Century Paris Patrick Dsile Taking the view that the central theme of horror films is death, this article enquires into the context of their emergence by examining the spectacles, in France, which predated them and whose subject was death. In addition to countless representa- tions of death, the nineteenth century was a time of presenta- tions of death. Public displays at the Paris morgue and public executions were attended by many, and narratives accompanied these showings. Horror films, however, are not their continua- tion by other means. The author describes a more complex process in which our view of death changes over the course of the century. Beginning in the 1870s, a process of concealment began to take hold. Public displays at the morgue ceased in 1907, and the first bill to abolish the death penalty was intro- duced in 1908. During the same period, however, films showed execution scenes. When decapitations, which had been suspend- ed for a few years, recommenced in 1909, it appears they were filmed. But any screening of executions was quickly prohibited, thereby giving birth to film censorship in France. The spectacle of real decapitation was henceforth taboo in French cinema. For a variety of reasons, decapitation might be viewed as the horror spectacle par excellence, as the authors discussion of imaginary depictions of it reveals. Spectacles douloureux, exhibitions malsaines. Prsentations et reprsentations de la mort Paris au XIXe sicle 63

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