Le masque de la Mort Rouge

Casper Van Marwijk | Download | HTML Embed
  • Nov 5, 2016
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1 EDGAR ALLAN POE LE MASQUE DE LA MORT ROUGE

2 EDGAR ALLAN POE LE MASQUE DE LA MORT ROUGE Traduit par Charles Baudelaire 1842 Un texte du domaine public. Une dition libre. ISBN978-2-8247-0645-0 BIBEBOOK www.bibebook.com

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4 Credits Sources : Bibliothque lectronique du Qubec Ont contribu cette dition : Association de Promotion de lEcriture et de la Lecture Fontes : Philipp H. Poll Christian Spremberg Manfred Klein

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6 Le masque de la Mort Rouge L M R pendant longtemps dpeupl la contre. Jamais peste ne fut si fatale, si horrible. Son avatar, ctait le sang, la rougeur et la hideur du sang. Ctaient des douleurs aigus, un vertige soudain, et puis un suintement abondant par les pores, et la dissolution de ltre. Des taches pourpres sur le corps, et spciale- ment sur le visage de la victime, la mettaient au ban de lhumanit, et lui fermaient tout secours et toute sympathie. Linvasion, le progrs, le rsultat de la maladie, tout cela tait laaire dune demi-heure. Mais le prince Prospero tait heureux, et intrpide, et sagace. Quand ses domaines furent moiti dpeupls, il convoqua un millier damis vi- goureux et allgres de coeur, choisis parmi les chevaliers et les dames de sa cour, et se t avec eux une retraite profonde dans une de ses abbayes forties. Ctait un vaste et magnique btiment, une cration du prince, dun got excentrique et cependant grandiose. Un mur pais et haut lui faisait une ceinture. Ce mur avait des portes de fer. Les courtisans, une fois entrs, se servirent de fourneaux et de solides marteaux pour sou- der les verrous. Ils rsolurent de se barricader contre les impulsions sou- daines du dsespoir extrieur et de fermer toute issue aux frnsies du dedans. Labbaye fut largement approvisionne. Grce ces prcautions, 1

7 Le masque de la Mort Rouge Edgar Allan Poe les courtisans pouvaient jeter le d la contagion. Le monde extrieur sarrangerait comme il pourrait. En attendant, ctait folie de saiger ou de penser. Le prince avait pourvu tous les moyens de plaisir. Il y avait des bouons, il y avait des improvisateurs, des danseurs, des musiciens, il y avait le beau sous toutes ses formes, il y avait le vin. En dedans, il y avait toutes ces belles choses et la scurit. Au-dehors, la Mort Rouge. Ce fut vers la n du cinquime ou sixime mois de sa retraite, et pen- dant que le au svissait au-dehors avec le plus de rage, que le prince Prospero gratia ses mille amis dun bal masqu de la plus insolite ma- gnicence. Tableau voluptueux que cette mascarade ! Mais dabord laissez-moi vous dcrire les salles o elle eut lieu. Il y en avait sept, une enlade im- priale. Dans beaucoup de palais, ces sries de salons forment de longues perspectives en ligne droite, quand les battants des portes sont rabattus sur les murs de chaque ct, de sorte que le regard senfonce jusquau bout sans obstacle. Ici, le cas tait fort dirent, comme on pouvait sy attendre de la part du duc et de son got trs vif pour le bizarre. Les salles taient si irrgulirement disposes, que loeil nen pouvait gure embras- ser plus dune la fois. Au bout dun espace de vingt trente yards, il y avait un brusque dtour, et chaque coude un nouvel aspect. droite et gauche, au milieu de chaque mur, une haute et troite fentre gothique donnait sur un corridor ferm qui suivait les sinuosits de lappartement. Chaque fentre tait faite de verres coloris en harmonie avec le ton do- minant dans les dcorations de la salle sur laquelle elle souvrait. Celle qui occupait lextrmit orientale, par exemple, tait tendue de bleu, et les fentres taient dun bleu profond. La seconde pice tait orne et tendue de pourpre, et les carreaux taient pourpres. La troisime, entirement verte, et vertes les fentres. La quatrime, dcore dorange, tait claire par une fentre orange, la cinquime, blanche, la sixime, violette. La septime salle tait rigoureusement ensevelie de tentures de ve- lours noir qui revtaient tout le plafond et les murs, et retombaient en lourdes nappes sur un tapis de mme toe et de mme couleur. Mais, dans cette chambre seulement, la couleur des fentres ne correspondait pas la dcoration. Les carreaux taient carlates, dune couleur intense de sang. 2

8 Le masque de la Mort Rouge Edgar Allan Poe Or, dans aucune des sept salles, travers les ornements dor parpills profusion et l ou suspendus aux lambris, on ne voyait de lampe ni de candlabre. Ni lampes, ni bougies ; aucune lumire de cette sorte dans cette longue suite de pices. Mais, dans les corridors qui leur servaient de ceinture, juste en face de chaque fentre, se dressait un norme trpied, avec un brasier clatant, qui projetait ses rayons travers les carreaux de couleur et illuminait la salle dune manire blouissante. Ainsi se produi- saient une multitude daspects chatoyants et fantastiques. Mais, dans la chambre de louest, la chambre noire, la lumire du brasier qui ruisselait sur les tentures noires travers les carreaux sanglants tait pouvanta- blement sinistre, et donnait aux physionomies des imprudents qui y en- traient un aspect tellement trange, que bien peu de danseurs se sentaient le courage de mettre les pieds dans son enceinte magique. Ctait aussi dans cette salle que slevait, contre le mur de louest, une gigantesque horloge dbne. Son pendule se balanait avec un tic-tac sourd, lourd, monotone ; et quand laiguille des minutes avait fait le circuit du cadran et que lheure allait sonner, il slevait des poumons dairain de la machine un son clair, clatant, profond et excessivement musical, mais dune note si particulire et dune nergie telle, que dheure en heure, les musiciens de lorchestre taient contraints dinterrompre un instant leurs accords pour couter la musique de lheure ; les valseurs alors cessaient forcment leurs volutions ; un trouble momentan courrait dans toute la joyeuse compagnie ; et, tant que vibrait le carillon, on remarquait que les plus fous devenaient ples, et que les plus gs et les plus rassis pas- saient leurs mains sur leurs fronts, comme dans une mditation ou une rverie dlirante. Mais, quand lcho stait tout fait vanoui, une lgre hilarit circulait par toute lassemble ; les musiciens sentre-regardaient et souriaient de leurs nerfs et de leur folie, et se juraient tout bas, les uns aux autres, que la prochaine sonnerie ne produirait pas en eux la mme motion ; et puis, aprs la fuite des soixante minutes qui comprennent les trois mille six cents secondes de lheure disparue, arrivait une nouvelle sonnerie de la fatale horloge, et ctait le mme trouble, le mme frisson, les mmes rveries. Mais, en dpit de tout cela, ctait une joyeuse et magnique orgie. Le got du duc tait tout particulier. Il avait un oeil sr lendroit des cou- 3

9 Le masque de la Mort Rouge Edgar Allan Poe leurs et des eets. Il mprisait le dcorum de la mode. Ses plans taient tmraires et sauvages, et ses conceptions brillaient dune splendeur bar- bare. Il y a des gens qui lauraient jug fou. Ses courtisans sentaient bien quil ne ltait pas. Mais il fallait lentendre, le voir, le toucher, pour tre sr quil ne ltait pas. Il avait, loccasion de cette grande fte, prsid en grande partie la dcoration mobilire des sept salons, et ctait son got personnel qui avait command le style des travestissements. coup sr, ctaient des conceptions grotesques. Ctait blouissant, tincelant ; il y avait du pi- quant et du fantastique, beaucoup de ce quon a vu dans Hernani. Il y avait des gures vraiment arabesques, absurdement quipes, incongr- ment bties ; des fantaisies monstrueuses comme la folie ; il y avait du beau, du licencieux, du bizarre en quantit, tant soit peu du terrible, et du dgotant foison. Bref, ctait comme une multitude de rves qui se pavanaient et l dans les sept salons. Et ces rves se contorsionnaient en tous sens, prenant la couleur des chambres ; et lon et dit quils excu- taient la musique avec leurs pieds, et que les airs tranges de lorchestre taient lcho de leurs pas. Et, de temps en temps, on entend sonner lhorloge dbne de la salle de velours. Et alors, pour un moment, tout sarrte, tout se tait, except la voix de lhorloge. Les rves sont glacs, paralyss dans leurs postures. Mais les chos de la sonnerie svanouissent, ils nont dur quun ins- tant, et peine ont-ils fui, quune hilarit lgre et mal contenue circule partout. Et la musique sene de nouveau, et les rves revivent, et ils se tordent et l plus joyeusement que jamais, retant la couleur des fe- ntres travers lesquelles ruisselle le rayonnement des trpieds. Mais, dans la chambre qui est l-bas tout louest, aucun masque nose main- tenant saventurer ; car la nuit avance, et une lumire plus rouge aue travers les carreaux couleur de sang, et la noirceur des draperies funbres est erayante ; et ltourdi qui met le pied sur le tapis funbre lhorloge dbne envoie un carillon plus lourd, plus solennellement nergique que celui qui frappe les oreilles des masques tourbillonnant dans linsouciance lointaine des autres salles. Quant ces pices-l, elles fourmillaient de monde, et le coeur de la vie y battait vreusement. Et la fte tourbillonnait toujours lorsque 4

10 Le masque de la Mort Rouge Edgar Allan Poe sleva enn le son de minuit de lhorloge. Alors, comme je lai dit, la mu- sique sarrta ; le tournoiement des valseurs fut suspendu ; il se t partout, comme nagure, une anxieuse immobilit. Mais le timbre de lhorloge avait cette fois douze coups sonner ; aussi, il se peut bien que plus de pense se soit glisse dans les mditations de ceux qui pensaient parmi cette foule festoyante. Et ce fut peut-tre aussi pour cela que plusieurs personnes parmi cette foule, avant que les derniers chos du dernier coup fussent noys dans le silence, avaient eu le temps de sapercevoir de la prsence dun masque qui jusque-l navait aucunement attir lattention. Et, la nouvelle de cette intrusion stant rpandue en un chuchotement la ronde, il sleva de toute lassemble un bourdonnement, un mur- mure signicatif dtonnement et de dsapprobation, puis, nalement, de terreur, dhorreur et de dgot. Dans une runion de fantmes telle que je lai dcrite, il fallait sans doute une apparition bien extraordinaire pour causer une telle sensation. La licence carnavalesque de cette nuit tait, il est vrai, peu prs illimi- te ; mais le personnage en question avait dpass lextravagance dun Hrode, et franchi les bornes cependant complaisantes du dcorum impos par le prince. Il y a dans les coeurs des plus insouciants des cordes qui ne se laissent pas toucher sans motion. Mme chez les dpravs, chez ceux pour qui la vie et la mort sont galement un jeu, il y a des choses avec lesquelles on ne peut pas jouer. Toute lassemble parut alors sentir profondment le mauvais got et linconvenance de la conduite et du cos- tume de ltranger. Le personnage tait grand et dcharn, et envelopp dun suaire de la tte aux pieds. Le masque qui cachait le visage repr- sentait si bien la physionomie dun cadavre raidi, que lanalyse la plus minutieuse aurait dicilement dcouvert dartice. Et cependant, tous ces fous auraient peut-tre support, sinon approuv, cette laide plaisan- terie. Mais le masque avait t jusqu adopter le type de la Mort Rouge. Son vtement tait barbouill de sang, et son large front, ainsi que tous les traits de sa face, taient aspergs de lpouvantable carlate. Quand les yeux du prince Prospero tombrent sur cette gure de spectre, qui, dun mouvement lent, solennel, emphatique, comme pour mieux soutenir son rle, se promenait et l travers les danseurs, on le vit dabord convuls par un violent frisson de terreur ou de dgot ; 5

11 Le masque de la Mort Rouge Edgar Allan Poe mais, une seconde aprs, son front sempourpra de rage. Qui ose, demanda-t-il, dune voix enroue, aux courtisans de- bout prs de lui, qui ose nous insulter par cette ironie blasphmatoires ? Emparez-vous de lui, et dmasquez-le, que nous sachions qui nous au- rons pendre aux crneaux, au lever du soleil ! Ctait dans la chambre de lest ou chambre bleue que se trouvait le prince Prospero, quand il pronona ces paroles. Elles retentirent forte- ment et clairement travers les sept salons, car le prince tait un homme imprieux et robuste, et la musique stait tue un signe de sa main. Ctait dans la chambre bleue que se tenait le prince, avec un groupe de ples courtisans ses cts. Dabord, pendant quil parlait, il y eut parmi le groupe un lger mouvement en avant dans la direction de lin- trus, qui fut un instant presque leur porte, et qui maintenant, dun pas dlibr et majestueux, se rapprochait de plus en plus du prince. Mais, par suite dune certaine terreur indnissable que laudace insense du masque avait inspire toute la socit, il ne se trouva personne pour lui mettre la main dessus ; si bien que, ne trouvant aucun obstacle, il passa deux pas de la personne du prince ; et pendant que limmense assemble, comme obissant un seul mouvement, reculait du centre de la salle vers les murs, il continua sa route sans interruption, de ce mme pas solennel et mesur qui lavait tout dabord caractris, de la chambre bleue la chambre pourpre, de la chambre pourpre la chambre verte, de la verte lorange, de celle-ci la blanche, et de celle-l la violette, avant quon et fait un mouvement dcisif pour larrter. Ce fut alors, toutefois, que le prince Prospero, exaspr par la rage et la honte de sa lchet dune minute, slana prcipitamment travers les six chambres, o nul ne le suivit ; car une terreur mortelle stait em- pare de tout le monde. Il brandissait un poignard nu, et stait approch imptueusement une distance de trois ou quatre pieds du fantme qui battait en retraite, quand ce dernier, arriv lextrmit de la salle de ve- lours, se retourna brusquement et t face celui qui le poursuivait. Un cri aigu partit, et le poignard glissa avec un clair sur le tapis funbre o le prince Prospero tombait mort une seconde aprs. Alors, invoquant le courage violent du dsespoir, une foule de masques se prcipita la fois dans la chambre noire ; et, saisissant linconnu, qui 6

12 Le masque de la Mort Rouge Edgar Allan Poe se tenait, comme une grande statue, droit et immobile dans lombre de lhorloge dbne, ils se sentirent suoqus par une terreur sans nom, en voyant que sous le linceul et le masque cadavreux, quils avaient empoi- gns avec une si violente nergie, ne logeait aucune forme palpable. On reconnut alors la prsence de la Mort Rouge. Elle tait venue comme un voleur de nuit. Et tous les convives tombrent un un dans les salles de lorgie inondes dune rose sanglante, et chacun mourut dans la posture dsespre de sa chute. Et la vie de lhorloge dbne disparut avec celle du dernier de ces tres joyeux. Et les ammes des trpieds expirrent. Et les Tnbres, et la Ruine, et la Mort Rouge tablirent sur toutes choses leur empire illimit. n 7

13 Une dition BIBEBOOK www.bibebook.com Achev dimprimer en France le 5 novembre 2016.

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